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Hommage | Frederick Wiseman
20 Février 2026
Les cinéastes de la SRF souhaitent rendre un hommage admiratif, ému et reconnaissant à Frederick Wiseman, décédé le 16 février dernier à l’âge de 96 ans.
Lion d'or à Venise en 2014 et Oscar d'honneur en 2016, nous avions été particulièrement fiers de lui remettre le Carrosse d’or en 2021.
Il fut l’un des rares cinéastes « homme-orchestre », qui produisait, réalisait, prenait le son, montait et diffusait lui-même ses films, ainsi qu’un infatigable voyageur, sillonnant le monde pour rencontrer son public.
Il disait de sa vie de cinéaste : « J'ai pris du bon temps, j’ai beaucoup ri, et j’ai eu une vie professionnelle intense et bien remplie, je ne vois pas de meilleure façon de passer son temps, et c’est certainement bien mieux que de travailler pour gagner sa vie. »
Né aux États-Unis de parents juifs ukrainiens ayant fui les pogroms, il a connu l’antisémitisme dans sa jeunesse. Après de brillantes études de droit, il a travaillé comme juriste avant de réaliser en 1967 dans l'unité carcérale psychiatrique de l'hôpital de Bridgewater son premier film, Titicut Follies, qui a ouvert une brèche irréversible dans le documentaire moderne.
Il est impossible de citer ses 45 films qui ont suivi, et chacune et chacun choisira ses préférés… Mais on pense à Primate, monté encore plus cruellement qu’un film d’Hitchcock, à Boxing Gym, ballet d’hommes et de femmes qui s’entraînent à ne pas se battre alors que dans la région des tueurs entrent dans les lycées armes à la main, à Welfare, qui se termine par un homme écœuré disant qu’il attend Godot, et à Hospital où l’on découvre les cercles des enfers – personne n’oubliera le jeune homme qui vomit comme s’il était secoué par une puissance maléfique… Aussi à Public Housing, filmé dans le ghetto noir de Chicago qui fait l’effet d’une Odyssée… Et à National Gallery, où le musée est représenté comme une église dont l’Art serait la religion – notre commune religion…
Par la grâce de son regard et de son écoute, de son attention aux autres quelles que soient leurs conditions, de sa discrétion aussi et du temps long de ses tournages, les personnes qu’il filmait jouaient le rôle de leur vie sur cette scène du réel qu’il leur offrait.
Puis venait le montage, long, où son art du contrepoint – dans le double sens de l’harmonie et de la complexité – donnait à voir le monde et les gens dans toute leur insondable épaisseur : soit le montage comme une pensée en acte, qui laisse advenir la contradiction, la durée, le malaise parfois, et, surtout, qui fait confiance au public. De cette radicalité éthique, est née une forme rare : des “rêves de réel”, où la mise en scène n’ajoute rien au monde – elle le révèle.
Et nul commentaire, interview, personnage unique, regard en surplomb, durée imposée ou discours fait à l’avance dans ses films. Son cinéma est aux antipodes d’une démarche sociologique ; il ne s’est jamais réfugié dans la leçon ni dans la preuve, n’a jugé ni professé, n’a « documenté » : il nous a poussés au contraire à nous interroger, à nous rencontrer, à nous révolter contre les carcans, les limites et les habitudes…
Fred aura filmé la résistance, le désespoir, la beauté, la grâce et la douleur : la vie en somme, dans toutes ses expressions et dans tous ses états.
Ainsi, en 46 films d’une radicalité et d’une unité formelle exceptionnelles, aura-t-il composé sans relâche une œuvre unique de plus de 115 heures cumulées, mélangeant la narration épique et le portrait intime : soit une véritable comédie humaine, comparable à celles des plus grands édifices littéraires.
De sorte qu’il était peu à peu devenu un maître de cinéma : notre Balzac en somme, ou notre Dickens du documentaire, avec un peu de Kafka, de Beckett et de Ionesco, de Flaubert et de Melville aussi – ses écrivains. Mais un maître discret, singulier, solitaire, secret et réservé, qui préférait observer les autres que l’être lui-même, chaleureux aussi, exigeant, obstiné, sensible et… tellement drôle !
Lorsqu’on lui disait qu’il faisait des films pour les martiens, pour qu’ils comprennent quelque chose aux humains, il répondait : « J'attends qu’ils viennent me chercher pour que j’aille faire des films chez eux ! » Nous aimerions tant y croire…
Si, avec les frères Lumière, le cinéma est né documentaire, alors l’œuvre de Frederick Wiseman en aura été un accomplissement sublime et inégalé.
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Texte écrit par Fleur Albert, Julie Bertuccelli, Christophe Cognet et Claire Simon, et inspiré par l’entretien de Nicolas Philibert donné sur France Culture
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