« J’étais à Calais quand mon téléphone a sonné » par Pascale Ferran

Lettre ouverte
20/11/2015
La cinéaste, signataire de l'Appel des 800, était à Calais au moment des attentats du 13 novembre.
Voici son témoignage, description douloureuse des conditions de vie - et de survie - des migrants dans la jungle.

"J’habite à Paris dans le 10° arrondissement, depuis des années.
A quelques battements d’ailes de la rue Bichat, de l’autre côté du canal Saint-Martin. Vendredi soir, j’aurais très bien pu être en train de dîner au Petit Cambodge avec des amis, après leur avoir chaudement recommandé la spécialité culinaire de l’endroit que je préfère : le natin (porc et crevettes, épices, lait de coco et coriandre fraiche).
En d’autres circonstances, comme de nombreux habitués, j’aurais pu être au Petit Cambodge, mais vendredi soir je n’étais pas à Paris. C’est donc de loin que j’ai partagé l’incrédulité puis l’effroi, l’inquiétude pour les amis puis l’incommensurable chagrin.

Je n’étais pas à Paris parce que j’étais partie le matin même à Calais.
Suite à l’Appel des 800, je voulais rencontrer des migrants dans la jungle, voir la situation sur place, témoigner.
 
Témoigner, après tant d’autres, des conditions de vie ou de survie réservées à ceux qui vivent là-bas. Rencontrer quelques uns de ces réfugiés, parmi les milliers qui sont en train de s’installer dans un entredeux provisoire qui dure au-delà du supportable. Dire les myriades de tentes, souvent minuscules, jetées en plein vent ou sous la pluie battante de novembre. Les matelas de fortune posés à même le sol sur la boue ou sur des palettes de bois qui isolent un peu de l’humidité.
 
De nombreux toilettes ont été installées depuis que l’Etat Français y a été contraint par le jugement de la juridiction de Lille. Il y a 3 ou 4 points d’eau avec plusieurs robinets en batterie devant lesquels les gens se lavent les mains ou les pieds. Ils y prennent de l’eau pour boire, pour faire la vaiselle, pour laver leurs affaires, pour faire leur toilette à l’abri des regards. L’eau est glacée mais précieuse. Pas de douche, pas d’eau chaude, pas d’électricité, sinon par quelques groupes électrogènes installés par les migrants eux-mêmes. Au moindre rayon de soleil, des jeans lavés de frais fleurissent sur les cordes des tentes pour être mis à sécher.
 
Les détritus s’accumulent, surtout lorsqu’on s’éloigne des allées principales du campement. Il y a une équipe de 7 ou 8 personnes qui les ramassent depuis lundi dernier, mais je ne suis pas arrivée à savoir par qui ils étaient missionnés : la préfecture ? La mairie ? Ils ne le savent pas eux-mêmes, étant payés par une boite d’intérim. Ils font du mieux qu’ils peuvent, mais c’est le tonneau des Danaïdes. Ils racontent, furieux, en colère, la misère des réfugiés, l’insalubrité, le froid, le manque d’argent qui freine la distribution des repas. Ils remercient les migrants qui régulièrement viennent les aider à nettoyer une zone après une autre.
 
Plus loin, de simples grillages viennent d’être installés pour délimiter l’emplacement des 1 500 places en dur que commence à construire le gouvernement. Vendredi, trois pelleteuses étaient au travail, depuis la veille ou l’avant-veille. Le nombre de places est terriblement insuffisant, mais il semble qu’ils avancent plus vite que prévu pour gagner la course contre l’hiver et c’est bien.
 
Les migrants que l’on rencontre sont kurdes, érythréens, éthiopiens, syriens, irakiens, soudanais, afghans… Ils sont jeunes, le plus souvent, et souvent diplômés. Ils ont chacun leur histoire, des mois de voyages insensés, des deuils familiaux presque systématiques, une sœur, un frère mort dans leur pays d’origine, précipitant leur départ, des proches morts au cours du voyage, des parents laissés sur place, une solitude infernale. C’est surtout pour cela qu’ils cherchent à toute force à rejoindre l’Angleterre, pour retrouver des proches, des cousins, des amis, les derniers liens affectifs qui leur restent.
 
Tout cela est terrible. Et c’est difficile de savoir ce qui ici choque le plus : des traumatismes individuels racontés d’une voix douce par tel ou tel exilé ou de la violence exercée sur eux à titre collectif par le refus de l’Etat d’améliorer réellement leurs conditions de vie sur place.
 
Il y a donc un scandale à Calais. Le plus notable peut-être étant le manque d’information. Les réfugiés sont laissés à eux-mêmes, sans aucun endroit où venir s’informer, à l’exception d’une tente tenue par des bénévoles anglais. Rien qui leur permettrait de connaître leurs droits, leurs possibilités ou pas de trouver asile en France, la législation en vigueur pour le regroupement familial en Angleterre, etc. Pas d’information, aucune aide juridique.
Ce déficit d’information, laissant place parfois aux rumeurs les plus folles, est à la fois terrible pour les réfugiés eux-mêmes et terriblement contre-productif au regard des objectifs fixés par le Ministre de l’Intérieur de désengorger le camp et de répartir sur l’ensemble du territoire ceux qui auraient droit à l’asile.
 
On arrive au campement par une route bordée de hauts grillages surmontées de barbelés. Ils ont été dressés récemment et financés en grande partie par le gouvernement anglais (15 ou 18 millions d’euros ont été investis dans ces murs, dit-on). Double ou triple rangées de grillages surmontés de barbelés pour interdire l’accès à toutes les voies de circulation vers l’Angleterre : l’autoroute, les ferry, le tunnel sous la Manche.
Le camp de Calais est un cul-de-sac.
Jusque là, les réfugiés étaient en mouvement, ils venaient d’atteindre l’avant-dernière escale de leur voyage vers « le rêve anglais », et ils sont subitement arrêtés, bloqués là, devant des murs infranchissables. Les côtes anglaises sont visibles de l’autre côté de la Manche, ils imaginent en face d’eux ceux qui les attendent et on leur dit qu’ils ne les atteindront jamais. Mais comment accepter ce nouvel état de fait quand on ne peut se raccrocher qu’à ce rêve ?
 
Il y a aussi des clôtures surmontées d’hameçons, de grands hameçons pour de grands poissons, des centaines, des milliers d’hameçons, pour que les mains qui voudraient passer par dessus se plantent dedans et n’en ressortent pas. Ces clôtures-là encerclent les usines chimiques qui bordent le camp et le polluent.
 
Et puis on entre dans la jungle.
Ça, c’est simple, c’est facile, il suffit de faire quelques pas. Et l’on pénètre dans un autre monde. Sans mur celui-là, sans hameçon, sans barbelé. Un monde où chacun n’est préoccupé que par sa survie ou celle de son voisin, mais où la vie pousse dans chaque interstice comme des herbes folles. Un monde où les gens se saluent quand ils se croisent, d’un regard, d’un hochement de tête, d’un hello international. Un monde de survivants où chacun sait combien chaque éclat de vie est précieux.
 
Il y a donc un scandale à Calais, mais il y a aussi une forme de miracle, dans ce laboratoire de vie collective, dans cette cohabitation qui s’invente jour après jour entre dix ou quinze nationalités différentes. Dans cette solidarité active qui relie réfugiés et bénévoles.
 
Car ici chacun, à sa façon, ne cesse de participer à l’amélioration de la vie des gens.
Du côté français, il y a les bénévoles calaisiens, réunis sous la bannière de L’auberge des migrants ; il y a les infirmières et les soignants de Médecins du Monde et de Médecins Sans Frontière qui soignent, pansent, réparent comme ils peuvent les mains blessés, les jambes déchirées par les barbelés. Il y a les bénévoles belges qui distribuent autant de repas qu’ils le peuvent. Et les nombreux bénévoles anglais qui ne cessent de ramener vie et culture au sein du bidonville. Ils créent des écoles sous tente pour les enfants, des cours d’anglais ou de français pour tout le monde. Une minuscule bibliothèque Les livres de la jungle prêtent des livres sans registre ni tampon. Ils sont lus avidemment et rendu prestement. Plus loin, une tente ronde comme un ballon, mini géode blanche, phare du campement, abrite un théâtre éphémère où l’on tente de faire rire les enfants.
 
J’étais donc à Calais vendredi soir quand mon téléphone a commencé à sonner. Pour m’apprendre, texto après texto, coup de fil après coup de fil, l’horreur de ce que qui était en train de se passer à Paris. La mort en série.
 
Les jours suivants, hébétée, la même pensée revenait sans cesse : ces jeunes gens festifs, joyeux, dont les corps ont été déchirés par les impacts de balles des meurtriers de Daesh vendredi soir à Paris, sont les frères et sœurs des migrants syriens, irakiens, kurdes, qui fuient les massacres dans leur pays, perpétrés par ces mêmes djihadistes fanatiques, ces mêmes négationnistes de toutes parcelles de vie. Que cette vie fleurisse dans la boue de Calais, dans le stade de France, aux terrasses des cafés ou dans les salles de concert de l’est parisien.
 
Aujourd'hui, nos sorts sont liés.
Et ce « nous » dans lequel nous englobent nos ennemis communs nous engagent à rester debout, à lutter ensemble, à s’entraider. A vivre.

Pascale Ferran
 
http://www.liberation.fr/france/2015/11/19/j-etais-a-calais-quand-mon-telephone-a-sonne_1414787
 

>> Retrouvez aussi les témoignages des cinéastes Laurent Cantet et Nicolas Philibert, de retour de Calais dans l’émission du 18 novembre de Laurent Goumarre http://www.franceinter.fr/emission-le-nouveau-rendez-vous-fins-de-lhistoire
 

 

Cinéastes
Sans-papiers
SRF