TRIBUNE

Modification des obligations des plates-formes de streaming : « Nous, cinéastes, ne signerons pas un accord qui risquerait d’anéantir le financement des films »
Communiqué de presse
16/03/2021

 

Nous sommes auteurs, réalisateurs et réalisatrices et nous sommes inquiets pour l’avenir du cinéma. Le 31 mars, le gouvernement risque d’entériner un décret particulièrement favorable aux plates-formes de streaming en leur offrant une place avantageuse dans la chronologie des médias [pour la sortie des films en salle ou en ligne], en contrepartie d’investissements dérisoires dans le cinéma.

On estime par exemple que Netflix, première d’entre elles avec ses 8 millions d’abonnés, investirait environ 18 millions d’euros en préachats de cinéma français… A comparer avec les 104 millions d’euros en 2019 de Canal+ qui, par des accords contraignants avec la profession, nous garantissent une centaine de films par an et une véritable diversité. Ou à comparer encore aux 28 millions d’euros de OCS qui permettent le préachat de près d’une quarantaine de films par an.

Si le gouvernement passait en force, faisant fi de ces nécessaires accords interprofessionnels, cela aurait pour conséquence immédiate de fragiliser les partenaires historiques, et pousserait certains à s’aligner sur le modèle de ces nouveaux entrants. Que se passerait-il si, en toute logique et pour se protéger face à cette concurrence, Canal+ devenait à son tour une plate-forme soumise à des obligations bien moindres dans le cinéma ?

Célébré un temps, le décret Smad [services de médias audiovisuels à la demande ; ce décret du 12 novembre 2010 associe les plates-formes de streaming au financement de la création] suscite aujourd’hui bien des craintes et désillusions. En l’état, il risque de fragiliser un écosystème sur lequel repose pourtant notre souveraineté culturelle. Nous lisons ici et là que le numérique et ses opérateurs mondiaux règlent la nouvelle marche du monde, qu’il serait sage de se mettre au pas de cette « modernité ». De cesser d’y résister. Nous ne voyons pas de gage de modernité dans le risque de destruction d’un tissu culturel et cinématographique riche de sa diversité.

S’il y a un avenir que nous embrassons, ce n’est pas celui du démantèlement. C’est celui d’une politique de soutien à la création qui demeure forte, afin de défendre les jeunes auteurs, la singularité des expressions, la rémunération juste des créateurs, l’autonomie française de production et de diffusion. Cela pour que perdurent les rencontres humaines dans nos salles de cinéma, et que l’audace cinématographique soit visible jusque sur les écrans individuels de nos foyers.

Défendre cette liberté et cette exception culturelle est résolument une ambition moderne. C’est en cela que la chronologie des médias n’a rien de daté : c’est elle qui, grâce à des mécanismes sophistiqués, contraint les diffuseurs de cinéma à financer la création en amont.

Il en va de l’écosystème culturel comme de l’environnement : il faut le protéger, préserver ses singularités et ses pluralités. Il ne s’agit donc pas de défendre notre pré carré mais de transmettre une terre aux générations suivantes. Nous ne résistons pas pour les privilèges de notre petit terrain – nous nous battons pour que survive à l’échelle du pays un terreau fertile pour la création.

Nous sommes cinéastes, et nous nous étonnons de lire une tribune de deux personnalités – Pascal Rogard et Jérôme Seydoux [publiée sur le site du Monde le 13 février] – qui, malgré l’estime que nous leur portons, mélangent « chronologie des médias » (concernant le cinéma) et « fonds de soutien audiovisuel » (concernant les téléfilms).

Cet esprit de confusion nous pousse à réaffirmer notre position très clairement : nous sommes disposés à accueillir les plates-formes, mais ce sera à elles de s’adapter à la chronologie des médias et non l’inverse. Ce sera à elles de respecter notre droit d’auteur français et sa juste rémunération liée à la diffusion des œuvres – ces plates-formes auront à s’y engager à travers une clause auteur.

Aujourd’hui, nos films existent grâce à un écosystème précieux et subtil du financement des œuvres, qui allie distributeurs indépendants, diffuseurs audiovisuels historiques, organismes nationaux et régionaux. C’est cet écosystème qui nous permet ensuite de faire vivre et vibrer le parc de cinémas le plus important d’Europe.

Les plates-formes sont les bienvenues pour renforcer cet écosystème, mais nous ne signerons pas un accord qui risquerait de l’anéantir. Nous sommes persuadés qu’une coexistence est possible, et qu’elle peut être vertueuse. Nous sommes cinéastes, et voilà l’avenir que nous embrassons.

 

Signataires : Fleur Albert, Cristèle Alves Meira, Olivier Assayas, Jacques Audiard, Matthieu Bareyre, Claude Barras, Antoine Barraud, Lucas Belvaux, Houda Benyamina, Thomas Bidegain, Jérôme Bonnell, Lucie Borleteau, Rachid Bouchareb, Laurent Bouhnik, Xanaé Bove, Guillaume Brac, Stéphane Brizé, Mikaël Buch, Dominique Cabrera, Laurent Cantet, Malik Chibane, Patric Chiha, Jérémy Clapin, Romain Cogitore, Christophe Cognet, Étienne Comar, Catherine Corsini, Thierry de Peretti, Marcial Di Fonzo Bo, Marina Déak, Stéphane Demoustier, Claire Denis, Caroline Deruas, Sylvain Desclous, Arnaud Desplechin, Valérie Donzelli, Émérance Dubas, David Dufresne, Licia Eminenti, Liam Engle, François Farellacci, Frédéric Farrucci, Philippe Faucon, Sophie Fillières, Emmanuel Finkiel, Aline Fischer, Dyana Gaye, Tito Gonzales Garcia, Yann Gonzalez, Emmanuel Gras, Robert Guédiguian, Joana Hadjithomas, Rachid Hami, Ted Hardy-Carnac, Michel Hazanavicius, Estelle Hoffenberg, Agnès Jaoui, Bérengère Jannelle, Audrey Jean-Baptiste, Thomas Jenkoe, Elisabeth Jonniaux, Baya Kasmi, Vergine Keaton Cédric Klapisch, Héléna Klotz, Julia Kowalski, Gérard Krawczyk, Alexandre Lança, Manu Laskar, Laurie Lassalle, Sébastien Laudenbach, Erwan Le Duc, Cyril Le Grix, Philippe Le Guay, Anne Le Ny, Lidia Leber Terki, Michel Leclerc, Patrice Leconte, Blandine Lenoir, Guillaume Levil, Sébastien Lifshitz, Philippe Lioret, Bertrand Mandico, Paul Marques Duarte, Valérie Massadian, Nicolas Maury, Nicolas Mesdom, Florence Miailhe, Perrine Michel, Radu Mihaileanu, Jonathan Millet, Félix Moati, Emmanuel Mouret, Olivier Nakache, Anna Novion, Michel Ocelot, Valérie Osouf, Enrika Panero, Aurélien Peilloux, Héloïse Pelloquet, Louis-Julien Petit, Nicolas Philibert, Sylvain Pioutaz, Bruno Podalydès, Martin Provost, Katell Quillévéré, Aude Léa Rapin, Damien Riba, Axelle Ropert, Gabriele Rossi, Brigitte Roüan, Christian Rouaud, Céline Rouzet, Thomas Salvador, Pierre Salvadori, Valérie Schermann, Ina Seghezzi, Olivier Séror, Claire Simon, Carine Tardieu, Éric Toledano, Annie Tresgot, Justine Triet, Gilles Trinques, Martin Tronquart, Marion Truchaud, Aurélien Vernhes-Lermusiaux, Marion Vernoux, Cyprien Vial, Frédéric Videau, Thomas Vincent, Maxence Voiseux, Denis Walgenwitz, Éléonore Weber, Rebecca Zlotowski.